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BLACKFIRE (L'ENCYCLOPÉDIE ROCK RADIO PERFECTO)

06/11/2018

Profitons de la sortie française (particulièrement attendue, et des fans de rock music et des défenseurs des différentes causes amérindiennes) du passionnant documentaire Rumble, the Indians Who Rocked the World, qui met en valeur l'importance indiscutable de ces musiciens autochtones qui ont eux aussi façonné les musiques que nous aimons, pour revenir sur un groupe en particulier, Blackfire qui, s'il n'est pas inclus dans le film (qui se concentre plutôt sur les générations précédentes : Link Wray, Jimi Hendrix, John Trudell, Buffy Sainte-Marie…), n'en est pas moins symptomatique et particulièrement instructif des mutations culturelles et bien sûr aussi sociétales dont nous sommes les témoins (parfois impuissants)…

 

Tout d'abord, une fois n'est pas coutume, un lien vidéo dans notre encyclopédie à lire et écouter au quotidien, en l'occurrence celui de la bande-annonce française de Rumble

 

 

 

Là où va l'Indien…

 

Retour sur une fin de siècle, le dernier en date. Trois Indiens dans la ville, pour propager fureur des justes et bruits de coups noirs. Deux frères et une sœur nourris du cœur de Big Moutain, Arizona, là où le ciel se confond avec la pierre, et où la nature est plus grande que… nature.

 

Jones regarde fixement son interlocuteur, d'un regard qui en dit long et plus encore, avec un petit côté "Y2K defiant" en prime. On ne peut pas lui donner d'âge. Le soleil d'Arizona, rouge comme la terre aride qui parcourt l'état, s'est affalé depuis longtemps au loin derrière Mountain Valley, paradis perdu pour réalisateurs de western borgnes. À moins que ce ne soit du côté de Dry Creek Road, plus au sud, vers Sedona

 

La lumière est si particulière qu'on en perd presque toute notion de repères cardinaux. L'ombre de John Wayne —et de tous ses gentils copains cowboys— est partout, écrasante dominante blanche qui fait presque oublier que nous sommes à une poignée de kilomètres seulement de la plus grande réserve amérindienne du continent nord-américain. 

 

Le regard de Jones est perçant, tranchant, troublant. À ses côtés, ses trois enfants : Jeneda, Clayson et Klee. Deux frères et une sœur. Tous trois forment encore (le groupe n'existe malheureusement plus) un groupe au nom évocateur, Blackfire, dont la musique, dure et torturée, entre punk rock débridé et hardcore malaxé, est hachée par des textes qui, sans détour aucun, mettent en exergue la façon dont on continue d'exterminer, à petit feu et sans relâche, leur peuple (ils sont Navajos) et tous les autres peuples de la grande famille amérindienne.

 

Jones s'appelle Jones comme beaucoup d'autres Indiens, "parce que ça sonne bien" s'amuse-t-il à commenter, "et parce qu'on nous a forcé à prendre un nom à consonance occidentale. On s'appelle tous Jones par ici, et quand on en a marre, on prend un autre nom, c'est sans importance…". 

 

Gamin, ce Jones d'entre les Jones a été embarqué de force et emmené loin des siens pour "devenir un bon Américain". Si notre homme est hors d'âge, ces méthodes d'une barbarie évidente appartiennent pourtant à son siècle, le vingtième. Et à son histoire, même si ceux qui écrivent les livres ont les yeux tournés vers d'autres directions. 

 

On continue de laisser crever, lentement mais inexorablement, ces gens qui ont eu le malheur de naître sur des terres trop riches. On affame, on délocalise, on étouffe, on appauvrit, et tout le monde s'en fout. Certains sont en prison depuis 20 ans ou plus. Fallait pas naître ‘la peau rouge’, pas bien ! Quelle drôle d'idée aussi, de croire qu'on peut "vivre en beauté" dans ce monde ; d'être persuadé, aussi, que l'argent ne compte pas, que la Nature est plus importante que l'Homme lui-même, etc. Et ce truc, là, le respect, quel drôle de concept aussi, le respect, à quoi donc cela peut-il bien servir ?…

Le rêve des uns (Arizona dream ?) s'est toujours nourri —que dis-je, goinfré !— du cauchemar des autres, mais la résistance (excusez le terme pompeux, mais c'est bien ce dont il s'agit) indienne n'a jamais perdu de sa vigueur, bien au contraire. Il y a toujours ces dizaines de milliers de chômeurs qu'on entasse et qui n'ont pour seul avenir que la faim, la maladie et, pour les plus chanceux peut-être, d'être fauchée par une voiture le jour de la biture de trop. "C'est un bon jour pour mourir" pontifient-ils dans les films. Ouais, mais ça n'est sans doute pas la bonne façon de mourir.

 

Heureusement, pour dix alcooliques et autant de jeunes résignés à l'appât du gain (prétendument) facile, il reste quelques Jones et, mieux encore, des enfants comme les siens qui concilient tradition et modernisme.

 

Jones est medecine man (le premier à avoir été autorisé à "pratiquer" dans un hôpital public et cela s'est passé en… 1997. Hé oui, 1997 !!), storyteller et danseur. Ses enfants dansent aussi, fabriquent des bijoux, sculptent des instruments de musique en bois. Ce sont des artistes au sens le plus respectueux du terme. Mais, une fois le costume traditionnel remplacé par un perfecto, ils assiègent les scènes d'Arizona et d'ailleurs, et font passer le même message, d'une façon apparemment moins subtile, vacarme doux dingue oblige, mais tout aussi réfléchie et noble. 

 

"Pour changer les choses, petit à petit, il nous faut canaliser nos ondes positives. L'alcool, les drogues, ne servent qu'à renfermer les gens sur eux-mêmes. Les personnes non indiennes n'ont généralement pas envie d'ouvrir les yeux sur ce qu'il se passe dans les réserves, car résoudre nos problèmes ne règlerait pas les leurs. Ainsi, nous devons d'abord faire prendre conscience aux Indiens que c'est encore possible, pour ensuite, unis par une volonté commune, clamer notre différence. On ne cherche pas à tout casser, simplement à montrer les choses telles qu'elles sont et à chercher des solutions aux problèmes existants."

 

Oubliez la vision romantico-romancée que vous pouvez avoir des Indiens : la vie en plein air, sous le tipi, les grandes chevauchées échevelées à cheval les cheveux au vent, etc. La visite d'une réserve a de quoi calmer les plus utopistes et aussi retourner les estomacs des plus costauds. Bicoques en ruines, très rarement de l'eau, encore moins d'électricité, quelques bêtes en train de crever sur une terre sèche où plus rien ne pousse depuis longtemps. Et puis le sable, les cailloux et le vent… 

 

 

À ce paysage de désolation s'ajoute l'indignation quand, après plusieurs dizaines de kilomètres, on remarque que les rares emplois existants dans la réserve sont octroyés à des "non Indiens", sauf peut-être celui de balayeur, de temps à autre… "Le système repose sur l'argent et comme ceux qui tirent les ficelles sont ceux qui s'en mettent le plus dans les poches, on nous pousse petit à petit à devenir des consommateurs, mais ce n'est pas notre culture d'aller acheter des hamburgers au supermarché du coin."

 

Et malgré tout ceci, malgré le bétail massacré par les "autorités" pour de sombres histoires de quotas non respectés, malgré les lieux sacrés souillés volontairement (pour que l'homme blanc puisse skier à loisir !), malgré le Grand Canyon malmené parce que simplement considéré comme un tiroir-caisse et toutes les histoires aussi pitoyables qui égrènent la vie de la famille Benally et celle de centaines de milliers d'autres Indiens, leur philosophie de vie reste d'une pureté confondante.

 

"Nous sommes nos propres ennemis et nos seuls ennemis. Il y a énormément de colère dans notre musique, et bien sûr les textes de nos chansons, mais jamais de haine. Si nous nous battons pour nos droits —et nous nous battrons jusqu'au bout, nous n'en oublions pas pour autant la devise de tout Navajo qui se respecte : vivre en paix."

 

Ainsi, Blackfire a traversé un nombre incalculable de fois l'océan, pour venir à nous, Européens. Certains se souviennent notamment de leur impressionnante prestation dans le cadre de la Crossroads Night (du magazine du même nom) à l'Olympia, en juin 2004. 2 EPs, un mini-album, trois albums (dont un live DualDisc et un double proposant punk rock sur une galette et chants traditionnels sur l'autre), ainsi qu'une compilation, sont également parus, entre 1996 et 2009, avec des coups de main de Joey Ramone mais aussi du producteur Ed Stasium (Living Colour, Talking Heads, Joan Jett, Ramones, Motörhead, Misfits, Reverend Horton Heat, Mick Jagger…). 

 

Le groupe ensuite s'est scindé en deux, avec d'un côté Klee en solo (un album et un film à la clef, poignants), qui demeure le plus activiste de la fratrie ; et de l'autre Jeneda et Clayson, avec Sihasin (deux albums à la clef, imparables), où sous des atours plus pop mais toujours aussi vigoureux, leurs chansons n'en acquièrent que plus de rayonnement encore (un prix du meilleur nouveau groupe au Native American Music Awards à la clef, mérité).

 

Christophe Goffette

© Photos Da Goof

www.goofprod.com

 

 

DISCOGRAPHIE : 

 

— Blackfire (mini-album, 1994) ***1/2

— 3 Songs EP (EP, 1998) ****

— One Nation Under  (2001) ****1/2 — À ÉCOUTER EN PRIORITÉ

— Woody Guthrie Singles  (EP, 2003) ****1/2 — À ÉCOUTER EN PRIORITÉ

— Beyond Warped (2006) ***1/2

— [Silence] Is A Weapon (2007) ****1/2

— Anthology Of Resistance (2009) ****1/2

 

 

LA SÉLECTION DU GOOF  :

  1. Blackfire « Exile » (featuring Jones Benally) (1ère version, 3 Songs E.P., 1998)

  2. Sihasin « Let’s Dance Again » (featuring Jones Benally) + Can’t Hold You Down » (Never Surrender, 2012)

  3. Klee Benally « At The Edge Of The World » (Respect Existence Or Expect Resistance, 2013)

  4. Blackfire « I Believe In Miracles » (Ramones) (studio bonus track) (Beyond Warped, 2006)

  5. SIhasin « Child Of Fire » (featuring Jones Benally) (Fight Like A Woman, 2018)

  6. Blackfire « Mean Things Happenin’ In This World » (Woody Guthrie Singles, 2003)

  7. Klee Benally « Song Of The Sun » (Respect Existence Or Expect Resistance, 2013)

  8. Blackfire « Diné Gourd Dance » + « Many Farms » (One Nation Under, 2001)

  9. Sihasin « Hope » (featuring Werner Erb) (Never Surrender, 2012)

  10. Blackfire « [Silence] Is A Weapon » (featuring Jones Benally) ([Silence] Is A Weapon, 2007)

 

Déjà paru :

BangBlack Pearl — Blodwyn Pig — Blue Ash ("No More No Less", 1973) — Bohemian Rhapsody (biopic, rock et cinéma) ;

CactusCaptain Beyond — Cheap Trick ("Cheap Trick", 1977)  ;

Del Fuegos (The) — Del Lords (The)

Fleetwood Mac (1/2) — Fleetwood Mac (2/2) ;

Ginhouse (Ginhouse, 1971) Gods (The) ;

Hawkins (Taylor) & The Coattail Riders Hoodoo Gurus ;

Kak (Kak, 1969) ;

London Cowboys ;

Marriott (Steve) (1/2)Marriott (Steve) (2/2) — Moore (Gary) (Blues For Greeny, 1995) ; Mother Tongue ("Mother Tongue", 1994)

Peer Günt ;

Rave-Ups (The) Reed (Lou) ;

Sheriff (Les)Smithereens (The) — Spedding (Chris) ;

Variations (Nador, 1969) 

 

À lire et écouter ces prochains jours :

Roger Taylor (Queen) part 1 (07/11), Roger Taylor (Queen) part 2 (08/11), Eric McFadden (09/11), "Lost Territories" de Little Bob (10/11), "The Unforgiven" de The Unforgiven (11/11), Alice Cooper (12 au 16/11 inclus !), "The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars" de David Bowie (17/11), "Hearts & Minds" de Hearts & Minds (18/11), Wild Turkey (19/11), FFS (Franz Ferdinand + Sparks) (20/11), …

 

À suivre (par ordre alphabétique, mais dans le désordre d'arrivée —et entre autres) ces prochaines semaines (et mois !!!) :

Adam & The Ants, The Angels (AUS), Art, Asherton (Johan), Atomic Rooster…

Balaam and the Angel, Be-Bop Deluxe, Big Country, Blue Cheer, BoDeans, Brodie (Dan), Buffalo, Bull Angus…

The Cars, Cave (Nick), The Celibate Rifles, The Chameleons (UK), The Churchills, Concrete Blonde, The Cramps…

Dictators, Died Pretty, Dirty Ray, DMZ, Dramarama…

54.40, Fixed Up, Free, Freedom, Frijid Pink…

Georgia Satellites, Golden Smog, Grand Funk Railroad, Granicus, Grant-Lee Buffalo, The Greatest Show On Earth, Green On Red, Guadalcanal Diary, Gun (60's)…

Hanoi Rocks, Harvey (Alex), Hawkwind, Hell's Kitchen, Hiatt (John), High Tide, The Hitmen, Hooters, Husker Du…

Idle Race, Immaculate Fools…

The Jam, Jason & The Scorchers, Jellybread, Jeronimo, Jesus Volt, The J. Geils Band, The Johnnys, Josefus, Juicy Lucy… 

Kashmir (Danemark), Kid Pharaon…

Louie & The Lovers…

Masters Apprentices, McMurty (James), Modern Lovers, Mother Superior, The Move, Mungo Jerry, Music Machine…

Omar & The Howlers, The Only Ones…

Patto, Pink Fairies, The Primevals, Prince, The Proclaimers…

Quill…

The Rainmakers, Todd Rundgren…

Sam Gopal, Joe Satriani, Sharks, Shoulders, Silencers, Slade, Smack, Steamhammer, Stems, Stray…

Television, Tempest, Ten Years After, Les Thugs, T.I.M.E, Titanic, Toe Fat, T2, Tucky Buzzard, TV Smith…

UFO…

The Wallflowers, Webb Wilder, Wire Train, World Party, Steve Wynn…

The Yayhoos, Young (Neil)…

Frank Zappa…

 

À venir également sur Radio Perfecto :

— 10/11 : retransmission du concert de Little Bob & The Blues Bastards depuis le Magic Mirrors du Havre.

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