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THE DEL FUEGOS (L'ENCYCLOPÉDIE ROCK RADIO PERFECTO)

26/10/2018

Originaires de Boston, les Fuegos —qui comptaient Tom Petty parmi leurs premiers fans, Petty qui d'ailleurs les fit ouvrir pour son "Rock'n'Roll Caravan Tour" de 1987, ainsi que les trublionesques Georgia Satellites— se sont formés fin 1980 début 1981, sous l'impulsion de Dan Zanes, leader, chanteur, guitariste et principal compositeur (il fait également la vaisselle et raccommode les chaussettes trouées si on lui demande poliment).    

 

Entouré de Tom Lloyd (basse) et Steve Morrell (batterie), ils écument tant bien que mal tout ce que le Massachusetts et ses environs compte de clubs —comprendre pas bézef. Rappelons qu'à l'époque le public américain était surtout friand de musique alternative britannique, c'est-à-dire d'une pop un peu fadasse aux relents putrides de synthétiseurs, et que donc bien peu de groupes états-uniens étaient prophètes en leur pays. 

 

Notre trio, lui, se cantonne dans un rock'n'roll assez primitif mais roublard, et teinté de rhythm & blues, dont les racines remontent jusqu'à Bo Diddley, Sam & Dave ou encore Buddy Holly. Pour amadouer un public plutôt hostile au début, le groupe propose dans un premier temps un show composé uniquement de reprises, puis progressivement y ajoute les compositions de Dan Zanes, ce qui leur permet de se trouver une poignée d'adeptes. Ne nous emballons pas, une poignée reste une poignée, donc pas énormément, mais tout juste de quoi (sur)vivre. Heureusement, il y avait encore quelques irréductibles non amateurs de claviers Bontympan et consorts ! The Del Fuegos rappelait que trois accords sur six cordes reste une formule qui fonctionne, et en ces temps de disette rock, cela faisait plaisir à entendre.

 

Les premières années sont donc un rien compliquées pour les Bostoniens, mais à force de cravacher et aussi parce qu'ils étaient habités à leur façon par une forme d'indiscutable grâce, la chance leur sourit et les voilà signés par Slash Records, avec un deal de pas moins de sept albums à la clef ! Slash est à l'époque l'un des labels les plus réactifs en matière de rock au sens très large, qui a signé ou ne va pas tarder à signer BoDeans, Violent Femmes, The Blasters, The Dream Syndicate, Rank & File, Green On Red, Gun Club ou encore Los Lobos, excusez du peu !

 

Avant de mettre en boîte leur premier album, The Longest Day, titre choisi en hommage au célèbre film sur le débarquement en Normandie, Dan Zanes effectue quelques menus changements de quasi dernière minute. Morrell, le batteur, qui pourtant co-signe quelques titres, est prié de prendre ses clics, ses clacs (et ses baguettes) et de disparaître sans plus tarder (et sans repasser par la case départ). Il laisse son siège à Brent "Woody" Giessmann, technicien hors pair il est vrai autrement plus crédible. Par ailleurs, Dan fait appel à son jeune frère Warren, qui le rejoint et prend place comme second guitariste.

 

Dès sa sortie, The Longest Day est remarqué et estimé par les aficionados de rock music encore au taquet en ces années de pauvreté créative. Il est vrai que l'ardeur juvénile du groupe, quelque peu maladroite et brouillonne, possède un charme vraiment particulier. Quant à la voix nasillarde et faussement juste de Dan, ainsi que sa manière d'appuyer presque exagérément chaque beat, pour en faire mieux profiter la ligne mélodique, donnent à l'ensemble une intonation et une texture vraiment distinctives, un peu comme s'il s'agissait d'un patois local du rock'n'roll. Le soutien de temps à autre du son si prenant de l'orgue est un autre ingrédient participant au charme indélébile de ce premier album.

 

Pour résumer, l'esprit développé par le groupe est proche de la perfection, même si techniquement ils ne sont pas encore totalement au point. Après tout, ce second line-up n'est vieux que de quelques mois, il leur faut accumuler de l'expérience en commun pour se roder et apprendre à se connaître, alors qu'ils n'en étaient encore qu'à se renifler le derrière, si vous me permettez l'expression… Qu'à cela ne tienne, The Longest Day regroupe néanmoins quelques perles de derrière ce que vous voudrez, fagots inclus : "Nervous & Shakey" et son solo coulé et planant, que l'on devine improvisé à la dernière minute ; "I Should Be The One" où l'expression vocale prend toute son ampleur ; "Anything You Want", une fausse ballade sur un coulis d'orgue Hammond ; "The Longest Day" et "Call My Name" dévergondés en diable ; et, last but not least, "Have You Forgotten", une chanson acoustique langoureuse, intemporelle et propice à vous coller des frissons le long de l'échine, jusqu'à ce que jouissance auditive s'ensuive.

 

Une courte tournée U.S. rapidement bouclée, nos quatre larrons regagnent illico presto leurs pénates, afin de composer et préparer, puis de mettre en boîte pendant l'été 85 leur second album, Boston, Mass. Dan et les siens ne sont pas du genre à se compliquer la vie : le premier album a reçu des échos plutôt favorables, et mieux si affinités, pourquoi ne pas reprendre la même équipe, à savoir Mitchell Froom aux manettes du Sunset Factory (ainsi qu'aux claviers) et Jorge Bermudez aux percussions.

 

Seule modification, James Ralston (un session man local) vient leur filer un coup de manche. Par contre, musicalement, plus rien n'est laissé au hasard. Les compositions ont gagné en envergure et en mordant et les soli sont devenus de dignes représentants de leur confrérie sonique. Quant aux guitares rythmiques, plus mûres et tempérées, presque en retenue parfois mais toujours spontanées et même parfois frontales, elles confèrent au nouveau répertoire un je-ne-sais-quoi de plus réel, vital et abouti.

 

Quelques succès radio du côté des campus universitaires ("Don't Run Wild", "It's Alright", "Fade To Blue") procurent aux Del Fuegos la possibilité de mettre sur pied une tournée plus imposante et si le quatuor ne se produit toujours que dans des salles petites ou moyennes, elles affichent complet quasiment chaque soir, tournée qui sera suivie de quelques premières parties choisies, notamment en ouverture de ZZ Top, qui leur fait faire d'énormes progrès, ce qui renforce leurs confiance et cohésion en perpétuel devenir. 

 

Paradoxalement, alors que sur scène, les prestations du groupe sont de plus en plus énergiques et virulentes, le troisième album (Stand Up, 1987) est bien plus modéré que ce à quoi ils nous avaient habitués jusque-là. Invariablement produit par Mitchell Froom, ce disque est tout bonnement l'une des plus belles leçons de feeling qui soit parue en cette seconde moitié des 80's. Dan n'a jamais aussi bien chanté et aucun des autres membres du groupe n'est en reste. On sonne à la perfection, trop sans doute, le jus et la spontanéité de leurs débuts commençant à faiblir et à nous manquer. 

 

De la tournée qui suivit, on retiendra notamment deux moments particulièrement renversants. Tout d'abord leur premier concert en terre de Gaule, le 7 avril 1987 (avec Tav Falco en support) et cette incroyable affiche commune avec Tom Petty et ses Heartbreakers, et les Georgia Satellites de Dan Baird, notamment leur concert presque à la maison, à Mainsfield, Massachusetts, considéré par le groupe lui-même comme l'une de ses meilleures prestations. 

 

En 88, contre toute attente, The Del Fuegos est délaissé par Slash, qui résilie d'un bloc —et avant leur terme— l'ensemble de leurs beaux accords et promesses. L'on pense alors que les postulants ne vont pas manquer, mais en réalité il faudra de longs mois au groupe pour intégrer un nouveau label, en l'occurrence RCA. Nouveau coup dur au moment de la signature de ce contrat, Warren et Brent plient bagages et flight cases…

 

Dan raconte : "C'est pénible quand deux frères sont dans la même formation car entre eux il y a des relations qui ne peuvent pas exister avec les autres musiciens, et les rapports peuvent vite devenir plus tendus. Les sentiments, dus au seul lien de parenté, tuaient petit à petit l'âme du groupe. Il est heureux de faire et chanter ses propres trucs." De fait sortiront (bien plus tard, en 2003 puis 2005) sur le label Dualtone un mini album puis un album de Warren Zanes, beaucoup plus posés et, disons, un peu le cul entre l'americana pur et un certain esprit indie low fi. À noter que Warren est aussi l'auteur d'une excellente biographie sur Tom Petty, qui a fait autorité au moment de sa parution (sobrement intitulée Petty : The Biography). 

 

Les remplaçants de Warren et Brent viennent tous deux du même quartier et renforcent un peu l'esprit de gang du groupe. Adam Roth (guitare) et Joe Donnelly (batterie) n'étaient pas non plus novices puisqu'ils avaient officié dans une des premières formations de tournée de Webb Wilder, et sur scène il faut le suivre le Webb !

 

Changement de studio et d'horizon également (les fameux Bearsville Studios de New York où ont enregistré notamment Sparks, Cheap Trick, R.E.M., The Replacements, The Pretenders, Patti Smith, The Rolling Stones et des dizaines et des dizaines d'autres !), ainsi que de producteur, avec l'arrivée derrière la console de Dave Thoener, connu pour avoir produit plusieurs des chefs-d'œuvre du J. Geils Band

 

Le résultat de ce long pèlerinage, Smoking In The Fields, paraît toute fin 89 et propose un son compact comme jamais pour les Fuegos (vous avez dit rock ?), comme l'explique Dan lui-même : "Quand Slash Records a cassé notre contrat, nous avons pigé combien la vitalité d'une formation ne tenait finalement qu'à un fil, et aussi que tout pouvait basculer sans prévenir. Nous avons appris à vivre au jour le jour et nous nous sommes totalement investis dans cet enregistrement, comme si c'était le dernier."… Ce que le chanteur guitariste ne sait pas encore, c'est à quel point ses déclarations vont se montrer prémonitoires !…

 

Mais revenons-en à Smoking In The Fields et à sa luxueuse triplette d'invités, à savoir Magic Dick (harmonica) et Seth Justman (claviers), anciennement du J. Geils Band, ainsi que Rick Danko, l'ex-chanteur guitariste du Band. Dan : "Seth et Magic Dick sont des garçons formidables. Sur ce disque, ils font partie intégrante de la famille et participent à tous les morceaux qui nécessitaient leur présence. Ce ne fut pas qu'un simple boulot de musiciens de session et ils se sont autant impliqués que n'importe lequel d'entre nous. Quant à Danko, je suis fier qu'il ait accepté ma proposition, c'est un peu grâce à lui si j'en suis là aujourd'hui. Je me souviens, j'avais tout juste huit ans lorsqu'on m'a offert le second album de The Band, et j'ai littéralement craqué pour le groupe. C'est d'ailleurs aussi en regardant les photos de la pochette intérieure que j'ai eu envie de mener cette carrière, et voilà ! (rires)…"

 

Malheureusement, si leur générosité, leur authenticité et leur honnêteté, leur a permis d'être un des groupes majeurs du rock US de cette décennie-là, cela ne leur a pas permis de perdurer et le groupe splitta peu après. Dan sortit peu après un album solo (Cool Down Time, 1995) d'excellente facture, proche de l'esprit de son groupe, avant de s'engager dans une série d'enregistrements de disques concepts (sous le sobriquet de Dan Zanes & Friends) pour enfants (et leurs parents, hein !), tous illuminés de ses racines rock and roots (blues, folk, country et même world), et truffés d'invités prestigieux (Aimee Mann, Lou Reed, Suzanne Vega, John Doe, Rosanne Cash…). 

 

En juin 2011, le groupe se reforme pour deux dates exceptionnelles en faveur d'un programme de désintoxication et réadaptation appelé Right Turn et dont s'occupe "Woody" Giessmann depuis le début des années 2000. Le groupe prend un tel pied à jouer à nouveau ensemble qu'une tournée de reformation est calée, en février et mars 2012, après quoi ils concrétisent ce retour par l'enregistrement d'un mini album 8 titres, Silver Star, constitué uniquement de mid-tempos mais qui s'inscrit totalement dans la continuité de leurs efforts passés. 

 

 

Christophe Goffette

www.goofprod.com

 

 

DISCOGRAPHIE  :

— The Longest Day (1984) ****1/2

— Boston, Mass (1985) ****1/2 — À ÉCOUTER EN PRIORITÉ

— Stand Up (1984) ****

— Smoking In The Fields (1987) ****1/2

— Silve Star (2012) ***1/2

 

 

LA SÉLECTION DU GOOF  :

  1. The Del Fuegos « Don’t Run Wild » (Boston, Mass, 1985)

  2. The Del Fuegos « Wear It Like A Cape » (Stand Up, 1987)

  3. The Del Fuegos « Nervous & Shakey » (The Longest Day, 1984)

  4. The Del Fuegos « Move With Me Sister » (Smoking In The Fields, 1989)

  5. The Del Fuegos « When The News Is On » (The Longest Day, 1984)

  6. The Del Fuegos « Hand In Hand » (Boston, Mass, 1985)

  7. The Del Fuegos « News From Nowhere » (Stand Up, 1987)

  8. The Del Fuegos « Headlights » (Smoking In The Fields, 1989)

  9. The Del Fuegos « It’s Alright » (Boston, Mass, 1985)

  10. The Del Fuegos « Longest Day » (The Longest Day, 1984)

 

Déjà paru :

BangBlodwyn Pig — Blue Ash ("No More No Less", 1973) ;

Cactus — Cheap Trick ("Cheap Trick", 1977)  ;

Del Lords (The)

Fleetwood Mac (1/2) — Fleetwood Mac (2/2) ;

Hawkins (Taylor) & The Coattail Riders Hoodoo Gurus ;

London Cowboys ;

Marriott (Steve) (1/2)Marriott (Steve) (2/2) — Moore (Gary) (Blues For Greeny, 1995) ; Mother Tongue ("Mother Tongue", 1994)

Peer Günt ;

Sheriff (Les) — Spedding (Chris)

 

À lire et écouter ces prochains jours :

Lou Reed (27/10), "Kak" de Kak (28/10), Captain Beyond (29/10), The Smithereens (30/10)…

 

À suivre (dans le désordre et entre autres) ces prochaines semaines :

Eric McFadden, Wild Turkey, Atomic Rooster, Les Thugs, Adam & The Ants, The Greatest Show On Earth, Little Bob, Todd Rundgren, Dramarama, The Hitmen, Steve Wynn, Louie & The Lovers, The Rave-Ups, Webb Wilder, Fixed Up, Kid Pharaon, Frank Zappa, Sharks, Joe Satriani, Big Country, The Wallflowers, Kashmir (Danemark), Jason & The Scorchers, Balaam and the Angel, The Gods, Mother Superior, Georgia Satellites, Blackfire, The Rainmakers, BoDeans, UFO, Tucky Buzzard, The Unforgiven, Tempest, Television, Modern Lovers, The Primevals, Freedom, DMZ, Grant-Lee Buffalo, Jellybread, High Tide, Black Pearl, Guadalcal Diary, The Proclaimers, John Hiatt, Jeronimo, Green On Red, The Replacements, The Yayhoos, Titanic, Titanic, Masters Apprentices, 54.40, Art, BoDeans, Hooters, Guadalcanal Diary, Husker Du, The Cramps, Died Pretty, Johan Asherton, Dan Brodie, Dictators, Immaculate Fools, Dirty Ray, Frijid Pink, Granicus, High Tide, Be-Bop Deluxe, Variations, Josefus, Juicy Lucy, Patto, Smack, Steamhammer, Buffalo, TV Smith…

 

À venir également sur Radio Perfecto :

— 10/11 : retransmission du concert de Little Bob & The Blues Bastards depuis le Magic Mirrors du Havre.

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