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THE DEL LORDS (L'ENCYCLOPÉDIE ROCK RADIO PERFECTO)

12/10/2018

 

 

Chaque individu a besoin de se remettre en question, c'est une des conditions sine qua non qui garantit un juste équilibre entre inspiration et créativité. Pour les musiciens, cela explique parfois certains choix et options, bien évidemment quand ils en sont les seuls instigateurs (c'est le cas ici), comprendre quand lesdits choix et options ne leur sont pas soufflés, voire dictés, par quelque malveillant entourage qui y verrait son intérêt, plutôt que le leur. 

 

Pour ce qui est de la trajectoire tout sauf rectiligne des Del Lords, c'est d'autant plus intéressant que leur album qui s'éloigne le plus de la fratrie très compacte de leurs productions des 80's, est celui qui les définit le mieux, en tant qu'hommes, bien droits dans leurs bottes. C'est aussi le disque —Lovers Who Wander, leur quatrième album studio— qui a engendré, par un moyennement subtil jeu de ricochets, pas moins que… leur split. 

 

Puisque le public ainsi que leur maison de disques (surtout leur maison de disques, en fait !) n'étaient pas prêts à les suivre, hé bien ils arrêterait de creuser leur sillon ensemble et iraient voir ailleurs, individuellement, si l'herbe peut y revêtir une jolie couleur verte, avec à la clef de bons albums solo (Scott Kempner mais aussi Eric Ambel, ce dernier devenant par ailleurs un producteur chevronné), des participations de haute volée (Eric Ambel, encore, dans le groupe de Steve Earle ; Frank Funaro, le batteur, aux côtés de Nils Lofgren ou encore du regretté Joey Ramone), voire la mise en orbite ou l'intégration de nouveaux combos (Frank Funaro, du côté de Cracker et Camper Van Beethoven ; Ambel toujours, avec les Yayhoos, groupe formé avec Dan Baird des Georgia Satellites)…

 

Mais rembobinons jusqu'à ce Lovers Who Wander, paru en 1990, qui, s'il n'était pas un ton au-dessous de ses prédécesseurs, défrichait néanmoins de nouveaux horizons, en ce sens que jusqu'alors, si les Del Lords avaient déjà tâté des mid-tempos et autres ballades, ces dernières faisaient toujours partie d'un puzzle indissociable d'une œuvre précise. "Cheyenne", par exemple, qui est intercalé entre les deux sprints que sont "River Of Justice" et "Poem Of The River" (sur l'album Based On A True Story, le préféré du Goof que je suis, millésimé 1988), nous offrait la possibilité de respirer un peu, mais ce titre ne connut pas le succès escompté lors de sa parution en version single. Isolé, il n'avait plus le même impact ni la même raison d'être. Aussi, les Del Lords sont définitivement un groupe à albums, pas à singles, une sacrée gageure donc que de vous en proposer une sélection radiophonique !

 

De fait, toutes les compositions de Lovers Who Wander rendent hommage à Dion, un songwriter italo-américain en provenance du Bronx et indiscutablement pur produit new-yorkais, même s'il a toujours réussi (il a débuté en 1957 !), en solo ou avec les mythiques Belmonts, à incorporer et faire fusionner dans ses chansons le rock'n'roll le plus basique avec des éléments de doo-wop, de rhythm & blues ou même de blues originel. À noter qu'un peu plus tard, Scott Kempner et Frank Funaro, accompagné de Mike Mesaros des Smithereens et de Dion, formeront le très éphémère Little Kings (un seul album à leur actif, Dion'n' Little Kings Live In New York, aussi bon particulièrement mal distribué). 

 

Au-delà de cette source d'inspiration musicale particulièrement évidente et prégnante, la tournée effectuée par le groupe en Europe de l'Est, l'année précédente, a été particulièrement bénéfique, en ce sens qu'elle lui a permis de bien comprendre que la musique (et le rock en particulier) pouvait s'élever au-dessus de tout obstacle, qu'il soit social, culturel ou politique. 

 

Rencontré quelques mois après, Manny Caiati, le bassiste, en était encore tout retourné : "Nous avons lu l'expression qui habitait le visage des spectateurs, mais aussi la manière dont ils dansaient, ils se comportaient comme des fous et leur lâcher-prise était total. J'ai alors saisi que ce genre de musique, qui est une espèce de seconde nature pour nous, leur est tout aussi importante alors qu'elle leur était relativement étrangère. En fait, quelque part, c'est l'une des seules distractions dont ils disposent pour se libérer de leurs chaînes. En fait, ce dont nous avons été témoin nous a rappelé notre état d'esprit lorsque nous avons nous-mêmes entendu du rock'n'roll pour la première fois. Cette expérience nous a chamboulés et nous avons enfin capté ce que la liberté pouvait vouloir dire."

 

Musicalement, Lovers Who Wander, à la manière de leurs trois albums précédents et bien qu'il s'en éloigne par sa maturité et son apparent calme, est de ces rares albums qui, loin d'un vulgaire étalage d'influences vaguement régurgitées, surnagent au-dessus de la masse, en proposant "leur vérité" intrinsèque. Rien à faire, la prise de tête de certains artistes, les extravagantes autant que stupides campagnes publicitaires au forceps des maisons de disques ou le racolage abusif n'y feront rien, le public réclame de vrais sentiments, de la sincérité, pas de la gonflette à l'hélium, et en cela les Del Lords se sont immiscés par le bon soupirail, indifférents aux portes cadenassées et aux fenêtres opaques qu'on leur alignait sous le nez. 

 

Il faut avouer aussi que les antécédents de ce gang —oui, il s'agit avant toute chose d'un gang !— les plaçaient d'emblée sur une orbite des plus prometteuses, surtout que nous n'étions pas en présence de débutants, loin s'en faut !

 

 

Pour Scott Kempner, le leader of the pack (ou en tout cas le fondateur du groupe), tout commence avec les légendaires Dictators, groupe oscillant entre proto-punk (leur jubilatoire premier album, Go Girl Crazy, est sorti en mars 1975 !) et heavy rock garage. Ces Dictators, d'où proviennent également Ross "The Boss" Friedman (futur Shakin' Street et Manowar), Handsome Dick Manitoba (oui, du MC5 !) et Mark Mendoza (futur Twisted Sister) n'ont jamais récolté la moindre once de début du succès qu'ils méritaient, mais assez ironiquement sont devenus progressivement reconnus peu après leur disparition, pour en arriver aujourd'hui, plus de quatre décennies plus tard, au statut de formation culte. 

 

Sur le moment, leur talent mélodique supérieur aux moyennes oï, hard et punk confondues, n'avait pas suffi à en faire des héros, malgré deux albums absolument imparables (Go Girls Crazy, puis Manifest Destiny), il est vrai un peu entachés par un troisième (Blood Brothers, suite au passage de l'écurie Epic à celle d'Asylum, en 78) beaucoup plus quelconque, toutes proportions gardées bien entendu, les trois ayant été produits par Sandy Pearlman, plus connu pour sa longue et tumultueuse collaboration avec Blue Oyster Cult.

 

Les Dictators ne souffleront pas leur sixième bougie et Kempner reprend le ballet des petits boulots, le temps de monter les Del Lords. Le bassiste Manny Caiati est le premier à rejoindre Scotty, courant 1982. Frank Funaro (ex-Long Islander, ne cherchez pas, groupe obscur parmi les groupes obscurs et zéro enregistrement à la clef) est ensuite engagé sur audition, devançant de quelques jours l'arrivée en renfort d'Eric "Roscoe" Ambel, session man réputé qui commençait déjà à en avoir ras le médiator de traîner ses guêtres avec les Blackhearts de Joan Jett (il apparaît sur l'album Bad Reputation) où, pour dire les choses, il s'ennuyait ferme ! 

 

1983 passe sans que rien d'important ne se déroule, même si le concept Del Lords commence à prendre forme, à savoir une sorte de version côte Est des Beach Boys, en ce sens que Kempner voulait monter un groupe avec plusieurs chanteurs, modelé un peu sur les groupes anglais des sixties, Who, Kinks et Beatles en tête ; avec option coup de rétro du côté du doo wop des fifties, mais avec une sacrée dose d'énergie et des guitares empilées façon tour de Pise. Un cocktail vivifiant qui alluma brièvement la mèche d'un retour au rock roots US, après la parution de leur premier album, Frontier Days, produit par un inconnu (Lou Whitney), mais mué par une super dose de rage au ventre. 

 

Distribué par Enigma, ce premier essai récolte un accueil médiatique impressionnant, avec notamment une nomination dans le Times, parmi les dix meilleurs disques de l'année. Pourtant, les ventes, elles, ne sont pas reluisantes et annoncent d'ailleurs la série de désillusions à venir. 

 

Hormis "How Can A Poor Man Stand Such Time And Live", vieux folk blues des familles composé par Blind Alfred Reed en 1929 (en pleine et à propos de la Grande Dépression) et popularisé par le multi-instrumentiste Mike "Lefty Mouse" Seeger, demi-frère de Pete Seeger, puis réarrangé par Ry Cooder (sur son premier album) et "Feel Like Goin' Home", splendide ballade dédiée à tous les déracinés qui peuplent les États-Unis, le reste n'est qu'énergie brute et surpuissance sonique. Il suffit d'écouter "Double Life", "Get Tough" ou encore l'amusant "I Play The Drums" pour en toute logique ne pas comprendre pourquoi ce brûlot est resté relativement confidentiel et en tout cas ne s'est pas vendu par brouettes entières. 

 

 Rebelote deux ans plus tard avec Johnny Comes Marching Home qui pourtant est bien moins naïf et tout aussi inspiré que son grand frère. L'album a beau proposer plus que son quota d'excellentes chansons, les résultats obtenus (ou plutôt l'absence de résultats !) nous obligent à conclure que Johnny marchait plutôt à côté de ses pompes que vers le succès !

 

Voilà pourtant un album qui, en son temps, a remporté cinq étoiles dans le magazine anglais Sounds, pourtant réputé impitoyable, ou encore qui a été qualifié par un journaliste du New Musical Express, de "rock'n'roll le plus fin que l'on puisse trouver actuellement."

 

Ceci étant, ce second album eut quand même l'immense privilège de déclencher deux micro-événements dans la (sur)vie du quatuor. Primo, une invitation au concert anniversaire de l'hebdomadaire The Nation (qui inspirera le titre "Crawl In Bed") et secundo le morceau "True Love" qui fut retenu pour la B.O. du film About Last Night, à la demande de l'acteur James Belushi (le frère de John "Jake Blues" Belushi !) qui y tenait l'un des rôles principaux. 

 

À ce propos, un représentant de la firme de bière Miller vit le long-métrage et proposa illico presto aux Del Lords, non seulement d'enregistrer une pub pour la maison mère, avec un beau budget à la clef, mais également un sponsoring efficace. Autant pisser (sa bière) dans un violon, l'intégrité de Kempner et de ses comparses leur fit tout refuser d'un bloc. 

 

Mais la fin de l'année 86 n'est pas folichonne pour notre combo, les pressions s'accumulent sur leur échine et l'on frise déjà, à plusieurs reprises, la dissolution définitive : abandon du manager, désaffection de la maison de disques, et des concerts de plus en plus difficiles à dénicher… Même le moral de l'indéracinable optimiste Kempner en prend un coup dans l'aile. 

 

Heureusement, comme à son habitude, il trouve comme parade à ses sombres pensées de confectionner les meilleures chansons possibles, que l'on retrouve sur le "must have" Based On A True Story, le troisième album produit par Neil Geraldo, déjà derrière les manettes de Johnny Comes Marching Home et accessoirement guitariste et mari de Pat Benatar (qui vient pousser la chansonnette sur "Judas Kiss" et "Poem Of The River"). Sont également conviés à cette rock'n'roll fiesta Syd Strow, des torturés Golden Palominos, autre formation fort injustement méconnue, quoique beaucoup moins énergique que la bande à Roscoe et Scotty ; sans oublier Karen Blankfeld et Kim Shattuck, des Pandoras

 

Le soutien de ces quelques invités de bonne lignée n'empêche pas la guigne de s'implanter davantage, malgré des joyaux tels que le très mélancolique "Poem Of The River", ou "River Of Justice" qui bénéficie de la participation originale et amusante d'un authentique prédicateur, sans oublier "The Cool And The Crazy" et son intro carabinée. 

 

Les résultats sont malheureusement aussi ridicules et l'on peut sans peine deviner ce qui a poussé nos quatre larrons à changer totalement d'horizon pour Lovers Who Wander. D'une même manière, le mini-album live Howlin' At Halloween, sorti uniquement sur le territoire nord-américain, prend des allures de testament d'un premier chapitre qui se clôture avec pertes et fracas. Malheureusement, le nouveau chapitre qui s'ouvre fin 89 début 90 sera de très courte durée et il faudra attendre presque vingt ans avant d'entendre parler des Del Lords.

Ce sera d'abord avec la première parution au format CD des deux premiers albums, en parallèle de ressorties des deux suivants, le tout remasterisé et constellé de bonus et d'inédits, courant 2008, sur American Beat Records. Après quoi le groupe travaille sur de nouveaux titres, annoncés par un EP éclaireur, en toute logique affublé du titre Under Construction et qui propose cinq "work in progress" de l'album à venir un peu plus tard.  

 

 

En 2010, pour fêter la composition de ces quelques nouveaux titres (et la parution d'Under Construction, vendu uniquement sur le site du groupe), les Del Lords remontent sur scène pour la première fois depuis plus de 20 ans, avec deux concerts surprise à New York, avant d'embarquer pour une tournée d'une vingtaine de dates en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, mais malheureusement pas en France. 

 

Trois ans plus tard, miracle, un nouvel album est disponible, Elvis Club… Et le moins que l'on puisse dire est que nous sommes soulagés dès les premiers accords de "When The Drugs Kick In" : les Del Lords sont bel et bien de retour et avec les meilleurs arguments possibles. Les voix sont toujours aussi admirablement posées, les mélodies totalement imparables et addictives et les guitares, comme à leur habitude, sont venues en nombre. 

Et si tout ceci nous laisse dans la bouche un petit arrière-goût de gâchis mâtiné d'un seul et simple regret : que le groupe n'ait pas tenu bon suite à la déroute commercial de Lovers Who Wander. Qui peut dire le nombre de bons albums qu'il aurait pu aligner sans ce split décidé —imposé ?— pour toutes les mauvaises raisons du monde ?…

 

 

 

Christophe Goffette

www.goofprod.com

 

 

 

 

Discographie  : 

 

Frontier Days (1984) ****1/2

Johnny Comes Marching Home (1986) ****1/2

Based On A True Story (1988) ****1/2      —> À ÉCOUTER EN PRIORITÉ <—

Howlin' At Halloween (1989) **** 

Lovers Who Wander (1990) ****

Right For Jerry vol. 1 (2013) ***1/2

Right For Jerry vol. 2 (2013) ***1/2

Elvis Club (2013) ****

 

 

 

 

LA SÉLECTION DU GOOF :

 

  1. The Del Lords « River Of Justice » (Based On A True Story, 1988)

  2. The Del Lords « Heaven » (Johnny Comes Marching Home, 1986)

  3. The Del Lords « How Can A Poor Man Stand Such Time And Live » (Frontier Days, 1984)

  4. The Del Lords « True Love » + « Jumpin’ In The Night » (live) (Howlin’ At The Halloween Moon, 1989)

  5. The Del Lords « Crawl In Bed » (Based On A True Story, 1988)

  6. The Del Lords « Hellbent » (Lovers Who Wander, 1990)

  7. The Del Lords « Chicks, Man ! » (Elvis Club, 2013)

  8. The Del Lords « Get Tough » (Frontier Days, 1984)

  9. The Del Lords « Love Lies Dying » (Johnny Comes Marching Home, 1986) 10.

  10. The Del Lords « The Cool and the Crazy » (Based On A True Story, 1988)

 

Déjà paru :

Bang ; Hoodoo Gurus ; Marriott (Steve) (1/2) ; Marriott (Steve) (2/2)… 

 

À lire et écouter ces prochains jours :

Cheap Trick de Cheap Trick (13/10), No More No Less de Blue Ash (14/10), Cactus (15/10), London Cowboys (16/10), Les $heriff (17/10), Fleetwood Mac (18 et 19/10), Blues For Greeny de Gary Moore (20/10)…

 

À suivre (dans le désordre et entre autres) ces prochaines semaines :

Blodwyn Pig, The Smithereens, Wild Turkey, Atomic Rooster, Chris Spedding, Peer Gunt, Lou Reed, Les Thugs, Adam & The Ants, The Greatest Show On Earth, Mother Tongue, Little Bob, Todd Rundgren, Captain Beyond, Kak, Dramarama, The Hitmen, Steve Wynn, Titanic, Louie & The Lovers, The Rave-Ups, Webb Wilder, Fixed Up, Kid Pharaon, Frank Zappa, Sharks, Joe Satriani, Big Country, The Wallflowers, Kashmir (Danemark), Jason & The Scorchers, Balaam and the Angel, The Gods, Mother Superior, Georgia Satellites, Blackfire, The Rainmakers, BoDeans, UFO, Tucky Buzzard, The Unforgiven, Tempest, Television, Modern Lovers, The Primevals, Freedom, DMZ, Grant-Lee Buffalo, Jellybread, High Tide, Black Pearl, Guadalcal Diary, The Proclaimers, John Hiatt, Mother Superior, Jeronimo…

 

À venir également sur Radio Perfecto :

— 12/10 : concours Elvis Costello (sur la face FB) ;

— 13/10 : retransmission du concert de The Inspector Cluzo depuis le 106 de Rouen ;

— 10/11 : retransmission du concert de Little Bob & The Blues Bastards depuis le Magic Mirrors du Havre.

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